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original 53288
Interview de Stéphane Bonnéry, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII.

Annoncée pour la rentrée 2013, la réforme des rythmes scolaires en primaire, qui ajoute une demi-journée d’école et impose 5h30 de cours par jour au maximum, rencontre l’opposition de la communauté éducative.

 En l’espace de deux mois, le relatif consensus autour de la nécessité de réformer les rythmes scolaires en primaire, devenus intenables depuis le passage à la semaine de quatre jours, a volé en éclats. Devant le manque d’ambition et les incertitudes entourant ce projet, enseignants, parents d’élèves et collectivités locales s’en sont peu à peu détournés, allant jusqu’à rejeter le projet de décret présenté début janvier devant le Conseil supérieur de l’éducation. Mardi dernier, une grève a rassemblé plus de 90 % des enseignants des écoles parisiennes. Pour l’instant, Vincent Peillon ne lâche rien. Mais les questions s’aiguisent : quel danger cache le rôle accru des communes ? Et ces rythmes scolaires, dont le ministre fait l’un des piliers de sa « refondation », sont-ils si cruciaux dans la réussite scolaire ?

La réforme des rythmes scolaires est censée aider à une meilleure réussite scolaire des élèves. Selon vous, le projet actuel (quatre jours et demi, 5 h 30 par jour) le permet-il ?

Derrière la question trompeuse des rythmes réside un vrai défi. Les savoirs vont croissant dans la société, les futurs adultes devront avoir davantage de connaissances et de maîtrise des différentes formes de réflexion. La vraie question est : « Est-ce que l’on veut préparer tous les élèves et à quelle condition est-ce possible ? » Les gouvernements précédents ont fait le grand écart. D’un côté, les programmes du primaire accumulent de nouvelles disciplines – langue, « éducation à »… – et chaque matière voit une élévation des exigences : comprendre et pas seulement retenir, apprendre à déduire des savoirs à partir de documents… (1). De l’autre côté, le temps scolaire a diminué de deux ans avec l’effet conjugué de la déscolarisation des enfants de deux ans et la suppression du samedi matin en primaire. Ainsi, la droite a coupé le programme en deux : ce qui est obligatoire – le socle commun – et ce qui est renvoyé hors du temps scolaire. Interpréter l’échec scolaire en termes de « rythmes », c’est aller dans le même sens, en faisant croire que l’explication vient de capacités innées des enfants à être rapides ou lents dans l’apprentissage, donc que les objectifs doivent être différenciés. Les recherches montrent que ceux qui sont jugés « rapides » dans l’apprentissage le sont parce qu’ils ont déjà été familiarisés hors de l’école aux apprentissages scolaires, en intensifiant les « écoles » de musique, de danse, etc., en plus de l’aide aux devoirs parentale ou des cours privés. Il n’y a donc pas de « rapidité » individuelle, mais un temps d’entraînement différent à l’apprentissage scolaire. Ce temps d’entraînement doit être dans l’école et non en dehors, pour enseigner à tous la même chose. Bien au contraire, la réforme ne récupère pas les deux années supprimées par la droite. Elle répartit les 24 heures hebdomadaires des profs autrement et ajoute des heures faites par des contractuels.

Le gouvernement a-t-il eu raison de faire des rythmes une priorité de sa refondation ? Est-ce si indispensable pour la réussite des élèves ?

En collège, les élèves alternent souvent entre des journées surchargées et d’autres presque vides. Il n’y a aucune progressivité du travail tout au long de la semaine. Or, la réforme ne s’en soucie pas. C’est bien la preuve que les rythmes ne sont qu’un prétexte… Prétexte à quoi ? On peut s’interroger : faire finir les professeurs des écoles de plus en plus tôt l’après-midi conduirait-il à ce qu’on leur fasse compléter les services au collège, tandis que leurs écoliers seraient confiés à des vacataires municipaux ?

La réforme renforce le rôle des collectivités. Cette territorialisation n’est-elle pas dangereuse ?

Pour être rapide, je dirais qu’il faut un service public du périscolaire, pour encadrer les devoirs, l’application de ce qui a été appris en classe, mais pas pour enseigner ce que l’école n’a pas le temps d’enseigner. Cette réforme-là dénationalise l’éducation nationale, en la transférant aux communes, d’où des inégalités territoriales. Le choix laissé aux maires entre mercredi et samedi matin est une étape pour que d’autres décisions scolaires soient municipales.

Sur cette question des rythmes 
de l’enfant, que préconiseriez-vous comme mesure ?

Les animateurs ont un vrai métier d’éducation par les loisirs, ne les réduisons pas à des sous-enseignants. Faisons l’école à l’école : cessons la réforme des rythmes et faisons celle de la démocratisation. Il faut du temps pour apprendre, et le même pour tous en classe afin d’apprendre ensemble. Récupérons les deux années de scolarité que la droite a supprimées. Arrêtons de faire perdre du temps aux profs (projets de financements, réunions administratives…) pour qu’ils le consacrent à la classe, à la formation et à leur réflexion. Il faut enseigner à tous les élèves les savoirs complexes et les formes de raisonnement qui préparent aux études longues : tous peuvent à la fois comprendre et retenir, développer leur esprit critique. Pour cela, il faut de la progressivité et pas de la surenchère permanente sur les exigences. L’école doit se baser sur le modèle de l’élève qui n’a que l’école pour apprendre les choses scolaires. Transformons les programmes et la pédagogie dans une visée de démocratisation : que doivent savoir en commun tous les futurs citoyens ? Redonnons une cohérence globale aux programmes à partir de là plutôt que d’ajouter des disciplines et des objectifs isolés les uns des autres. En leur faisant apprendre « en vrai », ils s’ennuieront moins, fatigueront moins, et leur famille se substituera moins à l’école.

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