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Dimanche dernier, la sortie de la Charrette à Cabannes était hier relatée dans la presse locale. Si à Cabannes une association créée en 2012 relance récemment une « carreto ramado », dans d’autres communes cette « sortie » est très ancienne.

Une curiosité m’a fait chercher sur « le net » des traces de l’histoire des charrettes. Je vous propose donc un texte publié sur le site « papijaque.pagesperso-orange.fr » qui démontre que politique, religion, laïcité ont marqué l’histoire des charrettes et sont parfois toujours d’actualité.

Entre le Rhône à l'ouest, la Durance à l'est et le versant méridional des Alpilles au sud, s'étend un triangle de terres appelé par les ethnologues zone de charrettes. Cet intitulé, quelque peu mystérieux, fait allusion à un rituel qui concerne une dizaine de localité. Onze communes au nord des Alpilles, une autre au sud (Maussane), organisent chaque année une ou plusieurs fêtes centrées sur le défilé d'une charrette garnie d'une profusion de végétaux, tirée par plusieurs dizaines de chevaux de labour richement harnachés et attelés en flèche, c'est à dire à la queue leu leu.

Au total, dix-huit fêtes à charrette se succèdent entre début mai et fin septembre, exprimant à la fois l'unité du pays qu'elles dessinent et les conflits qui la sous-tendent. Support idéal d'agencements symboliques sophistiqués, la charrette reflète de façon nuancée, et conforte, l'ensemble des valeurs et des préoccupations du groupe qui l'organise. Si chaque charrette reproduit fidèlement sa version de l'année précédente, les variations entre les différentes fêtes peuvent être importantes.

 

Diversités actuelles.
Deux grandes catégories de fêtes à charrette existent : religieuses et laïques. 
Les premières qui comportent une messe, une bénédiction de la charrette et des chevaux, ainsi que parfois une procession, sont dédiées à St Eloi (9 fêtes), à St Roch (2 fêtes : Rognonas et Paluds de Noves), à St Jean (Barbentane) et au Bon Ange, protecteur des enfants provençaux (encore Rognonas).
Les trois fêtes à charrette de Saint-Rémy-de-Provence et deux sur les trois dont la commune de Châteaurenard est également le cadre ne comportent, en revanche, aucun moment religieux.
A l'intérieur de chacune de ces catégories, charrettes religieuses et charrettes laïques, on distingue encore, d'après l'allure à laquelle avancent les chevaux qui les tirent, les charrettes qui courent et celles qui ne courent pas. Plus de la moitié des charrettes courent pendant une partie de leur trajet, tirées au maximum par une vingtaine de chevaux lancés au galop. Les autres ne font que défiler au rythme du pas des animaux, plus nombreux, une cinquantaine, qui composent la flèche.

Enfin, si l'on considère le type de garniture qui les orne, dernier grand critère de différentiation, il existe des charrettes de verdure, au nombre de quatorze, presque exclusivement décorées de végétaux sauvages (branches d'arbres essentiellement) et les charrettes dites maraîchères ou jardinières, au nombre de quatre, sur laquelle prédominent les végétaux cultivés, fleurs et surtout fruits et légumes. Ces dernières, à la fois lourdes et fragiles, ne courent jamais. Ce sont celles de la Madeleine à Châteaurenard, de la Saint-Roch à Rognonas et Paluds de Noves, et la Carreto Ramado du 15 août à St Rémy de Provence.

 

Histoire du rituel.

Malgré les importantes différences qui existent entre certaines fêtes à charrette, un bloc relativement homogène se détache. Neufs communes n'organisent qu'une fête à charrette par an et, dans sept cas, il s'agît d'une charrette de verdure, religieuse, dédiée à St Éloi et courant pendant une partie de son trajet.
Il s'agit là du noyau historique du rituel : lorsqu'elles apparaissent, aux alentours de 1750, toutes les charrettes présentent ces caractéristiques, et toutes sont organisées par les confréries de ménagers, catégorie la plus puissante des agriculteurs de l'ancienne Provence, les seuls à posséder un cheval et à pouvoir financer le riche harnachement de la saint Éloi. Il n'est pas question alors d'autre saint qu'Éloi, ni bien sur de laïcité, ni de charrettes maraîchères.
La diversification du rituel s'effectue ensuite en plusieurs étapes. Tout d'abord, à partir de la Première République, les confréries et les fêtes qu'elles organisent se politisent. Après quoi, tout au long du 19ème siècle, les agriculteurs se regroupent de moins en moins selon leur degré de richesse, de plus en plus suivant leurs affinités idéologiques. Et, à la fin du siècle Saint Éloi perd le monopole de la charrette. La généralisation de l'usage du cheval aidant, les opposants, de gauche ou de droite, à la confrérie de la saint Éloi organisent en certains lieux une seconde charrette, évidemment différente, à l'image du nouveau visage, maraîcher, du pays. Ainsi apparaissent les charrettes de fruits et légumes de la Saint Roch à Rognonas (création de la confrérie en 1881) et de la Sainte-Madeleine à Châteaurenard.

A la suite de la séparation en 1905 de l'Église et de l'État (deuxième étape de la diversification) des conflits éclatent ici et là, au sujet de la bénédiction de la charrette. Ils se soldent à Châteaurenard par la laïcisation de celle de la Madeleine qui devient charrette de la Madeleine ou charrette des maraîchers, ou encore charrette rouge. Décorée de fruits et légumes mais aussi de centaines de glaïeuls rouges et du buste de Marianne, elle défend aujourd'hui encore les principes républicains et laïques. A Saint-Rémy, en 1914, c'est la charrette de la Saint Éloi qui disparaît. Jusqu'en 1954, le rituel ne fera que d'intermittentes apparitions sous des formes variantes selon la couleur de la municipalité en place : charrette neutre parfois, rouge pendant le Front populaire, charrette bénie sous l'occupation.... En 1954 apparaît la Soucieta de la Carreto Ramado, association qui s'interdit toute discussion et manifestation politique ou religieuse, et organise depuis, régulièrement, la sortie de la Carreto Ramado. Celle-ci est garnie, à l'image du terroir, de produits cultivés fleurs, fruits et légumes - sur un fond sauvage de plantes des Alpilles : pin, buis, romarin .....

En 1970 enfin, pour lutter contre la régression du rituel en partie liée à la raréfaction des chevaux, est crée la Fédération des Sociétés et Confréries de Saint-Éloi et Saint-Roch Alpilles Durance. Elle organise le prêt des chevaux entre associations fédérées et contrôle le calendrier des charrettes. Elle défend une idée précise et orientée de la tradition : aucune charrette laïque n'en fait partie.

A leur origine fêtes de l'agriculture, ou plutôt de certains agriculteurs, les fêtes à charrette se sont ensuite doublées de significations politiques. A Rognonas et Châteaurenard les clans idéologiques s'affrontaient dès le dernier quart du 19ème  siècle par charrette interposée. Dans les années 1950-1960, l'action des traditionalistes a tendue à évacuer officiellement les conflits entre communes et les désaccords politico-religieux qui n'en demeurent pas moins sous jacents.
L'évolution des charrettes vers de nouvelles fonctions n'a pas effacé leurs anciennes significations. La fierté que ressentait le ménager du 18ème siècle à guider son mulet parfaitement étrillé et somptueusement harnaché ne semble pas avoir disparu, pas plus que le vieux fond magico-religieux de ces fêtes agraires. Aujourd'hui encore, elles sont autant d'hommages solennels à la terre et au monde végétal, sauvage et cultivé.

 

Extrait du journal de l'exposition "La course aux primeurs" réalisée au musée des Alpilles à Saint Rémy de Provence avec l'aimable autorisation de Mme Evelyne Duret conservateur. 
Ce texte est un résumé de : Evelyne Duret, "Les charrettes festives en Provence rhodanienne, variations d'un rite et de son espace de référence du XVIIIe au XXe siècle", Le Monde Alpin et Rhodanien, 1/2 1993. Quelques modifications mineures  ont été apportées pour actualiser ce texte écrit en 1997.

Charettes....lu dans la presse et un peu d'histoire...

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